ROGER FRANCART

«POUR CERTAINS JEUNES,

L'IDENTITÉ PASSE PAR

LA SEROLOGIE.»

ROGER FRANCART EST PSYCHOLOGUE AU SEIN DE GAYTTITUDE PSYCHOLOGIE. IL ANALYSE CE QUI MOTIVE CERTAINS JEUNES GAYS À ADOPTER DES PRATIQUES SEXUELLES À RISQUE.

Pour certains jeunes homos, quels sont les enjeux de la prise de risque?
Le sexe non protégé est toujours dangereux. Il ne faut pas oublier que la fellation peut être un mode de contamination. Les jeunes savent pertinemment qu'il y a une forte potentialité de contamination, mais la notion de risque encouru est excitante. C'est ce que l'on nomme Éros et Thanatos, l'Amour et la Mort. Les jeunes jouent à une sorte de roulette russe perpétuelle, qui se transforme un jour en cauchemar. C'est un plaisir suicidaire. Ils cherchent àdominer cette mort inéluctable. Ils n'ont pas vécu les années sombres du sida et le décès de proches. De plus, ils semblent détachés de la réalité quotidienne que représentent les traitements liés au sida. Pour les jeunes séronégatifs qui s'y adonnent, le bareback n'est pas considéré comme un mal en soi. Au contraire, la découverte de leur séropositivité est vécue comme une liberté face au carcan du préservatif. Ils considèrent qu'ils n'ont plus à le mettre. À eux, l'avenir.

 

Mais cette volonté qu'ont certains de devenir séropositifs ou de contaminer volontairement n'est pas vécue sereinement...
C'est même un moment de détresse importante. Le bareback est en recrudescence chez les jeunes car beaucoup vivent mal leur homosexualité. Bien que les mentalités changent, cette pratique est une échappatoire, une manière d'affirmer une nouvelle appartenance. Celle à un groupe où, selon eux, la maladie n'est plus taboue, où le préservatif n'est plus une entrave au plaisir «naturel» et où ils peuvent vivre une sexualité épanouie.

 

Ce «passage» ne relève‑t‑il pas du déni?
«Si je suis reconnu comme séropositif, je serais identifié comme appartenant à la communauté homosexuelle.» Voilà comment certains jeunes homes veulent se distinguer. L'identité passe par la sérologie. Dans le même temps, beaucoup de jeunes «passifs» vivent leur sexualité comme une souffrance. La passivité n'est pas vécue comme un plaisir anal, mais plutôt comme une façon de se dévaloriser. Pour eux, le passif incarne le stéréotype féminin du couple, il ne renvoie pas une image de virilité. Alors, paradoxalement, comme pour conforter cette vision, ils préfèrent servir de «vide‑couilles» à la chaîne, quitte à se faire contaminer. Il y a aussi cette fascination pour le liquide. Le fait de pouvoir prendre en soi ce qui vient de l'autre, par voie anale

ou buccale, semble primordial dans les relations non protégées. Le sperme est considéré comme un vecteur de partage. Enfin, il y a chez ces jeunes la volonté de ne pas connaître le statut sérologique de leur partenaire. Sujet tabou ou peur de la réalité.

Le manque de prévention est‑il en cause dans cette augmentation de la prise de risque chez les jeunes? Devenir barebacker, c'est un choix. Mais la prévention joue bien évidemment un rôle majeur dans le comportement des jeunes. Malheureusement, depuis presque cinq ans, la prévention du sida a été incluse dans une information plus large concernant les infections sexuellement transmissibles telles que la syphilis ou la blennorragie. Mais ces dernières se guérissent, alors que le sida tue toujours! Les jeunes n'en sont pas conscients. Les campagnes ne sont pas assez ciblées. Ils ne bénéficient pas de messages de prévention spécifiques. Ce sont des individus vulnérables qui se cherchent. Le problème vient de leur perception du sida, qu'ils considèrent comme une maladie de vieux. Sur les chats de rencontre, des bandeaux devraient être mis en place pour rappeler (importance du préservatif, et non pas seulement des avertissements sur les pages des mecs qui cherchent des rapports sexuels explicitement bareback. La question du statut sérologique n'est pas la priorité dans les discussions entre jeunes qui ont lieu sur les chats. C'est comme s'il fallait que l'on repasse par une période de relâchement pour relancer la mobilisation. Il faut redonner un cadre.

PROPOS RECUEILLIS PAR .JP PHOTO ASSAF HOSHAN POUR TETU

Sexualité

TETU Mars 2005